Connectivité du Corail Noir aux Îles Canaries

La connectivité correspond à l’ensemble des processus permettant aux organismes de maintenir leur résilience face aux perturbations environnementales. Elle favorise la fuite vers des habitats plus favorables, la recolonisation des milieux dégradés ainsi que le brassage génétique entre populations. L’étude de la connectivité revêt ainsi une importance particulière dans les contextes de conservation et dans la prédiction des impacts des pressions anthropiques. Contrairement aux espèces mobiles telles que les poissons, dont les migrations peuvent s’étendre sur l’ensemble du cycle de vie, la dispersion des espèces sessiles est principalement limitée à leur phase libre, survenant au moment de la reproduction, aux stades gamétique ou larvaire. La dispersion larvaire constitue donc un processus essentiel pour assurer la colonisation de nouveaux habitats (Gaines & Bertness, 1992) et réduire la compétition entre apparentés, améliorant ainsi le succès reproducteur (Bueno & Burgess, 2023). Dans ce contexte, comprendre les mécanismes de connectivité entre populations via la dispersion larvaire apparaît fondamental.

Plusieurs approches permettent d’étudier la connectivité. Elle peut être évaluée (1) par l’analyse de la similarité génétique entre populations, qui reflète les niveaux d’échanges d’individus (Hedgecock et al., 2007), (2) par la télémétrie, principalement utilisée chez les poissons, permettant de suivre les déplacements d’individus suffisamment grands pour être marqués, comme chez le mérou brun Epinephelus marginatus (Pastor et al., 2009), (3) par des approches géochimiques fondées sur l’analyse des structures calcaires des organismes calcifiants, afin de retracer leurs habitats successifs (Thorrold et al., 2007), et enfin (4) par la simulation numérique de la dispersion larvaire. Cette dernière repose sur la modélisation des courants océaniques pour décrire les trajectoires d’organismes de petite taille transportés passivement par la circulation marine. À cette fin, des modèles tridimensionnels de circulation océanique à surface libre, basés sur les équations primitives et spécifiquement développés pour représenter les processus régionaux à méso-échelle dans des environnements complexes tels que les mers semi-fermées, les plateaux continentaux et les zones côtières, sont aujourd’hui largement utilisés. Le modèle SYMPHONIE (sirocco.obs-mip.fr) permet notamment de réaliser des simulations à haute résolution et intègre des outils lagrangiens assurant le suivi de particules passives, ce qui en fait un outil particulièrement adapté aux études de connectivité.

Les coraux noirs (Antipatharia) jouent un rôle écologique majeur en tant qu’habitats structurants pour de nombreuses espèces associées (Wagner et al., 2012). Ils sont également exploités pour des usages culturels et ornementaux, ce qui les rend particulièrement vulnérables à la surexploitation en raison de leur croissance lente et de leur longévité exceptionnelle (Wagner et al., 2012). À ce jour, très peu d’études se sont intéressées à la connectivité des populations d’Antipatharia aux Îles Canaries et à Madère. L’objectif de ce stage était de préparer les fichiers de forçage nécessaires au modèle SYMPHONIE afin de simuler la dispersion larvaire du corail noir entre les habitats potentiels identifiés autour de ces archipels (Fig. 1). Plus précisément, il s’agissait de définir les zones de lâcher des particules, le calendrier de leur émission ainsi que la durée de leur dispersion au cours des simulations. Pour ce faire, les habitats potentiels ont été extraits à partir de bases de données géomorphologiques et d’habitats, tandis que la période de reproduction et les traits larvaires ont été déterminés à partir d’une recherche bibliographique approfondie.

Représentation de l’habitat rocheux de Antipatharia selon les différentes gammes de profondeurs et selon chaque île.